« La loi juive est-elle sexiste et lesbophobe ? » Une conférence organisée par le Beit Haverim (08/09/17) – un retour d’expérience de Magali C. Calise

Dans le cadre du 23ème congrès international des LGBT juives organisé par le Beit Haverim, j’ai pu assister le vendredi 8 septembre 2017 à la première conférence consacrée au thème suivant : « La loi juive (Halakha) est-elle sexiste et lesbophobe ? ». J’en suis ressortie enchantée et même carrément enthousiasmée : il y avait de quoi l’être…

…Tout d’abord, mes premières surprises : une assemblée nombreuse, internationale, vivante, joyeuse et largement… mixte. Ainsi, au sein de la communauté lesbienne et gay juive, le sujet des femmes et des lesbiennes semblerait intéresser les femmes tout autant que les hommes. Le président du Beit Haverim, Alain Beit, en ouvrant la session, a souligné d’ailleurs à quel point le sujet de cette conférence intéressait au plus haut point le Beit Haverim.

Quatre femmes composaient le panel des intervenantes : Martine GROSS[1], sociologue et première présidente du Beit Haverim il y a 40 ans de cela ; Liliane VANA, professeure associée à l’Université de Bruxelles, philologue et spécialiste du Talmud, juive orthodoxe; Delphine HORVILLEUR, rabbin au sein du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF) et l’une des trois femmes rabbins en France ; Sarah WEIL, activiste pour les droits des LGBT en Israël et juive orthodoxe. Quatre points de vue situés, quatre voix de femmes – et quelles voix ! – qui ont témoigné, à mes yeux, du caractère extrêmement vivant et dynamique de la pensée juive : des pensées marquées par leur amour du questionnement, leur capacité à mettre en cause les traditions. Quelles leçons de vitalité – et même quelle gifle ! – pour certains catholicismes et, évidemment pour les intégrismes de tout poil.

Les quatre intervenantes ont souligné à quelle point la loi juive ou Halakha[2] – qui signifie étymologiquement « marche à suivre » – était extrêmement riche et souple : c’est d’ailleurs cette souplesse qui a permis son adaptation à des époques et à des lieux différents.

Martine GROSS a expliqué que des rabbins féministes et/ou lesbiennes ont mené de nouvelles (re)lectures des textes bibliques en mettant en évidence le lesbianisme de certaines de ses figures : Ruth et Noémie, mais également Lilith rencontrant Eve, cette rencontre se concluant par une relation lesbienne.

Elle a montré que les rabbins féministes et/ou lesbiennes d’Amérique du Nord ont su réinventer des rituels, affirmant ainsi leur opposition à une pratique religieuse patriarcale et intégrant pleinement les lesbiennes et les gays juifs au sein de leur communauté religieuse. Par exemple, par la mise en place d’une célébration religieuse dédiée, au sein de la synagogue, à l’occasion du coming out d’une personne de la communauté : cette dernière reçoit à cette occasion la bénédiction de sa communauté assemblée autour d’elle.

Martine GROSS a également raconté qu’en 1979,  lors d’une conférence Loubavitch, le lesbianisme a été comparé à une transgression similaire à celle de manger du pain lors de la Pâque. Depuis, les lesbiennes juives ont coutume de déposer un morceau de pain sur le plateau du Seder[3] ; une coutume adoptée ensuite par le milieu féministe juif ainsi que par les rabbins lesbiennes.

Liliane VANA, en tant que philologue et spécialiste du Talmud – et par ailleurs juive orthodoxe – a souligné l’importance de distinguer, d’un point de vue méthodologique : (1) la loi juive, (2) les coutumes, (3) les attitudes populaires. Elle a ainsi expliqué que dans la loi juive seule la sexualité des hommes présente de l’importance. Cette dernière définit d’ailleurs précisément ce qu’est un acte sexuel : il s’agit de la pénétration d’un mâle vers une femelle. De ce fait, les relations sexuelles entre femmes ne sont pas interdites explicitement, la sexualité entre des femmes ne relevant pas de l’acte sexuel, et la sexualité des femmes demeurant, par ailleurs, un sujet insignifiant. Elle a ainsi souligné les conséquences pratiques d’une telle situation : une femme hétérosexuelle mariée ayant des relations lesbiennes ne peut pas être considérée, du point de vue de la loi juive, comme adultère. En conséquence, les problématiques liées à l’adultère, à savoir la peine capitale (lapidation de la femme adultère à certaines époques) ou bien le divorce, n’ont pas lieu de se poser.

Lilia VANA a d’ailleurs expliqué que si Maïmonide au 13ème siècle recommandait aux maris de donner du fouet à leur femme si elle s’adonnait à des relations lesbiennes, cette « prescription » reflétait son avis personnel  – en l’occurrence, pour « la paix des ménages », un homme doit rester maître de sa femme et du corps de cette dernière – et en aucun cas ne relevait de la loi juive.

Enfin, elle a rappelé que si la loi juive ne discriminait pas les lesbiennes en tant que telles, en revanche, certains rabbins avaient des discours et des pratiques discriminatoires à leur égard.

La rabbin Delphine HORVILLEUR a souligné le fait que le judaïsme et la Halakha ne se limitaient pas à une seule voix, à une seule interprétation. Elle a ainsi rappelé que les mouvements juifs libéraux et massortis se caractérisaient par leur volonté de promouvoir de la diversité des genres. Au sein de ces mouvements, les lesbiennes ne représentent ni une abomination, ni une transgression.

Pour elle, « l’homophobie est une petite chambre dans l’hôtel de la misogynie ». Elle a souligné le fait que les lesbiennes, en montrant qu’elles pouvaient se passer des hommes, présentaient de ce fait une menace vis-à-vis de la famille et vis-à-vis de la domination des hommes sur les femmes. Ainsi les lesbiennes posent un problème à la fois juridique, politique et social. Elle a fait un rapprochement avec la véritable hargne que déclenchaient les femmes rabbins célibataires comme les lesbiennes rabbins. A ses yeux, cette hargne s’explique par le fait que ces dernières représentent une menace vis-à-vis de la domination masculine. Ainsi pour Delphine HORVILLEUR, la problématique centrale du sexisme et de la lesbophobie, c’est de monter que « les hommes sont ellipsables ». Enfin, elle a expliqué que lorsque les femmes avaient accès à l’érudition et/ou au rabbinat, elles devenaient alors en mesure de questionner les marges [la situation des personnes renvoyées dans les marges] tout comme le centre de ce qui constitue un système.

La conférence s’est conclue avec la voix de Sara WEIL, militante LGBT en Israël et juive orthodoxe. Elle a invité les LGBT juives à s’affirmer au sein de la communauté juive et à y prendre toute leur place afin d’y faire évoluer les mentalités.

 

[1] Elle a été également présidente de l’Association des parents et futurs parents gays et lesbiennes (APGL).

[2] La loi juive correspond à cette partie du Talmud (loi orale) consacrée aux obligations religieuses que doivent suivre les personnes juives envers Dieu et leurs prochains, dans tous les aspects de la vie : naissance, mariage, divorce, deuil ; joies et peines ; agriculture et commerce ; éthique et droit.

[3] Le seder est le dîner célébré le premier soir de Pessah (Pâque), dîner pendant lequel on relate la sortie des juifs et des juives d’Egypte, liberé.e.s du joug de l’esclavage.

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