« Incestes, viols, dépressions & suicides : brisons ces silences qui nous tuent » par Magali C. Calise

« Achille le héros grec viole la femme morte.

L’homme incapable d’aimer celle qui est en vie,

se jette sur la victime, continuant le meurtre.

Et moi je gémis. Pourquoi ? Elle n’a rien senti.

Nous l’avons senti, nous toutes les femmes. Que va-t-il arriver si cela se répand ?

Les hommes, faibles, épuisés, poussés à faire les vainqueurs,

ont besoin de nous comme victimes afin de sentir encore ce qu’ils sont.

Que va-t-il arriver ? Les Grecs eux-mêmes sentirent qu’Achille était allé trop loin.

Et pour le punir, ils allèrent plus loin encore : cette morte sur laquelle il pleurait

à présent, ils la traînèrent par le champ de bataille, attachée à des chevaux,

et la jetèrent dans le fleuve. Equarrir la femme pour atteindre l’homme. » 

Cassandre, Christa WOLF (1983)

 

Incestes, viols, dépressions et suicides : quatre maux majeurs de nos sociétés, des fléaux qui frappent majoritairement et massivement les femmes ainsi que les enfants[1]. Reliés entre eux par des nœuds puissants et occultés, ces quatre mots, qui sentent le souffre, se trouvent malheureusement bien trop souvent renvoyés dans les empires du non-dit, de l’innommé et de l’innommable. Nos sociétés préfèrent d’ailleurs attaquer les personnes qui dénoncent ces crimes odieux au lieu de poursuivre ceux qui les commettent.

J’ai décidé de ne plus me taire. Pour mon propre bien, pour mon intégrité physique et morale, pour ma propre santé mentale, et également pour toutes les personnes qui, en lisant ces lignes, pourraient trouver un écho à leurs propres expériences de vie : se sentir désormais moins seules, moins coupées des autres, emmurées dans ces silences qui littéralement nous tuent, pour enfin (re)trouver nos forces vitales, nos forces enchaînées et étouffées dans ces cloaques de silences et de destructions.

C’est notamment en découvrant la poétesse Africaine-Américaine Audre Lorde que j’ai fait l’expérience de la puissance salvatrice des mots : les mots qui pansent. En 1996, je fus littéralement transportée en lisant alors ses paroles pour la première fois : « Je suis de plus en plus convaincue que ce qui est essentiel pour moi doit être mis en mots, énoncé et partagé, et ce même au risque que ce soit éreinté par la critique et incompris. Parce que parler m’est bénéfique d’abord et avant tout »[2]. Alors, parce que je crois au pouvoir de la Parole et de la Vérité, parce que je crois en leur puissance réparatrice et salvatrice, je veux porter ici un témoignage personnel, celui de mon histoire familiale.

Mon petit frère Alexandre venait d’avoir quarante-deux ans lorsqu’il s’est suicidé dans la douceur de ce mois de mai 2015. Aux premières lueurs de l’aurore, un couple de voisins et amis agriculteurs l’avaient retrouvé inanimé, en hypothermie, dans le champ en contre-bas de sa maison, dans ce tout petit village de sa campagne haute-savoyarde qu’il aimait tant : son jardin secret. Il était marié depuis presque dix ans ; il avait cheminé, depuis l’âge de ses dix-neuf ans, avec celle qui allait devenir sa femme : vingt-trois années de joies et d’épreuves partagées ensemble. Après dix ans d’attente auprès des services sociaux, lui et sa femme avaient enfin pu adopter un petit garçon.

Mon frère – bien que nos rapports se furent distendus – m’envoyait régulièrement des SMS pour me dire ses joies d’être papa, son bonheur d’être fatigué de ses journées et de ses nuits à prendre soin de son fils nouveau-né. Notre mère me confirmait qu’il était « fou de joie » avec son petit garçon et qu’il s’en occupait « comme une vraie maman ».

Et pourtant. Malgré tout cet amour, malgré toutes les belles forces de vie et de joie qu’il recevait de son petit garçon, des ouragans venus des ténèbres furent les plus forts. Ils emportèrent mon frère dans les abysses, le conduisant à faire le choix du suicide, d’un geste ferme et déterminé. La médecin du SAMU qui s’était chargée de le ré-animer – ré-animation généralement couronnée de succès avec les personnes de son jeune âge – m’expliqua qu’il avait tout préparé afin qu’on ne puisse pas le ramener à la vie. Elle m’indiqua que mon frère « n’allait pas bien » depuis l’arrivée de son petit garçon, cette arrivée ayant réveillé chez lui des traumatismes remontant à sa propre enfance. La veille, mon frère avait eu un rendez-vous avec le psychiatre qui le suivait depuis, occultant alors tout de ce qui le travaillait.

Mon frère était infirmier. Il avait rapidement choisi de se spécialiser en psychiatrie, puis en pédo-psychiatrie. J’étais fière de ses choix, ignorant alors tout de ses motivations profondes. Le jour de ses funérailles, à l’occasion de son éloge funèbre, j’apprenais qu’il avait obtenu un master en psycho-traumatologie ; un diplôme qu’il avait préparé tambour battant en parallèle de l’exercice de ses fonctions d’infirmier. Mon frère n’a jamais cessé de lutter.

Au moment d’organiser les funérailles de mon frère, l’immonde et sordide secret de famille éclata au grand jour. Il me fût rapporté – habitant à plus de 600 kilomètres de là – que la femme de mon frère avait alors accusé notre père d’être un pédo-criminel,  coupable d’avoir violé mon frère depuis son enfance jusqu’à l’âge de ses seize ans. Alors que toute ma famille essayait de la faire taire – et m’enjoignait d’ailleurs à les soutenir dans leurs tentatives de muselage – moi, j’ai cru en ces propos qui m’étaient rapportés. Féministe depuis mon adolescence, je savais, et je sais, que dans nos sociétés patriarcales – façonnées par la culture du viol et l’impunité des mâles – je sais que les paroles des victimes de violences perpétrées au sein des familles –  violences conjugales envers les femmes, viols par inceste des enfants, violences verbales, physiques et psychologiques, si nombreuses et si massives  – sont systématiquement niées alors qu’elles peinent à s’énoncer. Ce que Freud et la psychanalyse tentent de nous apprendre à travers cette expression « il faut tuer le Père », prit un sens nouveau pour moi : un sens beaucoup plus profond, viscéral, animal.

Tout s’effondra en moi, pour moi et autour de moi : « Il existe une douleur qui ne fait plus mal, car elle est tout. L’air. La terre. L’eau. Chaque bouchée et chaque respiration. Chaque mouvement. Non, c’est indescriptible. Je n’en ai jamais parlé. Personne ne m’a questionnée pour en savoir plus long. »[3]

Depuis 2015, lorsqu’ approchent le mois et la date funeste de « l’anniversaire » du suicide de mon frère, les tornades de la dépression s’abattent sur moi. En 2016, elles m’emportèrent au loin pendant neuf mois. En cette année 2017, le douloureux voyage dura presque cinq mois. « Who dives knows waters ways » écrit Alice Walker[4],  une phrase qu’il me plait de traduire de la façon suivante : « Qui se noie connait les mystères des profondeurs ».

Lorsque je suis revenue de cette saison en enfers, je suis tombée par hasard sur ce verset – qui ne cesse de m’interpeller depuis – résonnant et m’interrogeant au plus profond de moi : « Quand je suis faible c’est alors que je suis fort »[5].

Il fallut toute l’écoute bienveillante et l’accompagnement patient de ma thérapeute pour saisir ces images qui commençaient à affleurer en moi, des images que je n’arrivais pas à comprendre. Images oubliées de mon enfance. Je compris alors que j’étais présente, petite fille, sur les scènes des crimes, lorsque notre père exerçait ses violences à l’encontre de mon frère. Enfant-victime, enfant-témoin. Bien des choses s’éclairèrent alors pour moi, au sujet de notre histoire familiale tourmentée, de ma place et de mon rôle au sein de notre fratrie, comme vis-à-vis de notre père ; jusqu’à la construction de ma sexualité, comprenant ainsi pourquoi il m’était plus aisé de vivre des relations sexuelles avec des personnes envers lesquelles je ne partageais aucun engagement affectif. Clivages. Cloisonnements.

Une amie à qui je racontais le drame du suicide de mon frère et ce secret familial, m’expliqua que mon frère, par son geste – le suicide – avait fait preuve de courage et de générosité. A ses yeux, son suicide, en faisant éclater le secret familial du viol par inceste, avait ouvert « les portes de la liberté » pour son propre fils, tout comme pour moi. Je fus sidérée par ses propos, des propos qui continuent de cheminer en moi.

Cette année, au sortir de la dépression, je suis partie « puiser à la source » : je m’aventurai dans une retraite d’initiation aux exercices spirituels d’Ignace de Loyola au sein d’un centre ignatien. C’est dans cet endroit vibrant de vies et de sérénité, dans ses jardins emplis de beauté et de paix, tout comme dans les coteaux de vignes tout proches, que, baignée par la douceur et la lumière de l’été, j’accouchais – dans le bonheur – d’un premier texte : « Au plus profond de la fosse : De profundis »[6]. C’est toujours en ces terres bourguignonnes, si apaisantes et si fertiles pour moi, que j’ai commencé à entrevoir l’écriture de ce présent texte.

La « sagesse populaire » affirme que « la vie est plus forte que tout ». Ce qui est vrai pour moi ne le fût pas pour mon frère.

Je suis profondément reconnaissante envers les personnes – proches et moins proches, femmes, hommes, jeunes comme plus âgées – qui me témoignèrent, en ces périodes douloureuses pour moi,  de leur affection, de leur silence bienveillant, de leur présence attentionnée, dans la proximité ou dans la distance. Leurs délicatesses. Leur tact.

Je me suis fait le serment que je ne laisserai personne aux bords du chemin.

Plus que jamais, je veux croire aux forces de l’Amour et de la Joie, en leur puissance étincelante.

Magali C. Calise, le dimanche 13 août 2017[7]

 

Epilogue

 « C’était la douleur, que pourtant je croyais connaître.

Alors je m’aperçus qu’auparavant elle n’avait pas que m’effleurer.

De même qu’on ne prend pas la mesure du rocher qui vous écrase,

ressentant seulement la violence du choc, la douleur risquait

de me broyer par la perte de tout ce qui pour moi portait le nom de « père ».

Que je pusse nommer cette douleur, qu’elle répondît à un nom me donna un souffle d’air.

Il faudrait bien qu’elle s’en aille un jour. Rien ne dure éternellement.»

 

Cassandre, Christa WOLF (1983)

 

Des ressources utiles qui peuvent aider et faire du bien

 

[1] Dorothée DUSSY, 2013. Le berceau des dominations. Anthropologie de l’inceste, livre 1, Ed. La Discussion, Marseille, 268 p. Il s’agit de son travail de thèse où elle y démontre notamment « un ordre social incestueur ». La revue Nouvelles Questions Féministes a établi une recension de son ouvrage : https://www.cairn.info/revue-nouvelles-questions-feministes-2014-2-page-127.htm

[2] Audre LORDE, 1977. « Transformer le silence en paroles et en actes », in Sister Outsider – Essais et propos d’Audre Lorde (1984), 2003 pour l’édition française, Edition Mamamélis et Edition Trois, Genève et Laval, p. 39.

[3] Christa WOLF, 1983. Cassandre. Bibliothèque cosmopolitique, Stock, Paris, p. 422.

[4] Alice WALKER, 2003. A Poem Traveled Down My Arm, Random House, New York.

[5] 2ème Epitre de Paul aux Corinthiens 12 :10.

[6] https://artemise74.wordpress.com/2017/08/13/de-profundis-au-plus-profond-de-la-fosse-psaume-ecrit-par-magali-c-calise1/

[7] Premier livre des Rois (19, 9a. 11-13a).

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