« Nature for Sale : The Communs versus Commodities » par Giovana Ricoveri, Pluto Press, Londres, 2013 (Recension)

Cette recension par Magali C. Calise a été publiée dans Les Cahiers du Genre, N°59 – novembre 2015 : « Genre et environnement : Nouvelles menaces, nouvelles analyses au Nord et au Sud » coordonné par Pascale Molinier, Sandra Laugier et Jules Falquet.

Cahiers du Genre : Genre et Environnement


Giovana Ricoveri, économiste de formation, est l’une des principales figures intellectuelles de la gauche italienne. Dans son ouvrage Nature for Sale : The Communs versus Commodities – ouvrage publié initialement en italien, elle s’intéresse aux « communs » (commons), et plus spécifiquement aux communs liés à la nature, c’est-à-dire aux ressources naturelles vitales que sont l’eau, l’air, la terre et le feu selon la classification d’Empédocle. Autant de ressources naturelles consubstantielles à notre subsistance même en termes d’énergie, de climat, d’accès à l’eau, de terres, d’agriculture, etc.

A travers cet ouvrage, Giovana Ricoveri s’attache à montrer comment, avec la révolution industrielle et le développement du capitalisme, les « communs » ont été privatisés et transformés en simples marchandises (commodities), entraînant des catastrophes à la fois écologiques et sociales  importantes. La thèse et l’objectif défendus par son livre : la ré-appropriation  collective et la ré-invention des « communs » constituent une alternative possible à un ordre économique dominant et destructeur. L’argumentation de Giovana Ricoveri se décline en quatre principaux chapitres.

Qu’est-ce que les « communs » ?

Dans un premier chapitre, Giovana Ricoveri présente la grande diversité des communs – terres, eau, pâturages, forêts, zones de pêche etc. – à la fois dans le temps et dans l’espace.

Mais ce qui caractérise par-dessus tout ces « communs », c’est la gestion collective qui en est faite par une communauté – ou collectif ou groupe social – considérée comme usufruitière de ressources naturelles qui appartiennent à toutes et à tous. Cette gestion collective repose sur des relations sociales basées sur la coopération, la solidarité et l’entraide comme sur des processus de décision complexes, évitant ainsi la surexploitation des ressources naturelles, permettant leur préservation et, in fine, la survie même de la communauté. Les « communs » représentent dès lors de véritables écosystèmes écologiques et sociaux.

Giovana Ricoveri s’oppose ainsi radicalement à la thèse défendue par le biologiste étatusien Garett Hardin dans son fameux article intitulé « La tragédie des communs » publié en 1968. Hardin y avance que les « communs » constituent des espaces non régulés conduisant par exemple à la surexploitation et à la destruction des pâturages.

Malgré l’essor du capitalisme – avec pour corollaire celui des enclosures et de la privatisation – et malgré l’encastrement progressif des sociétés dans l’économie de marché, des « communs » ont subsisté, au Nord comme au Sud, témoignant de leurs capacités d’adaptation. Ricoveri rappelle d’ailleurs qu’ils constituent souvent des foyers contemporains de luttes importantes : mouvement des paysans au Brésil, mouvements de femmes dans le Delta du Niger pour faire cesser l’extraction pétrolière, luttes des communautés indigènes contre la privatisation de l’eau en Bolivie, etc.

Le déclin des « communs »

Dans le second chapitre, Giovana Ricoveri expose les facteurs clés du processus historique qui a conduit à délégitimer les « communs » au cours d’une période charnière qui s’étend du Moyen-Age à l’âge Moderne : révolution industrielle européenne, vision scientifique mécaniste, développement de l’économie politique.

La révolution industrielle européenne repose sur deux accumulations primitives (au sens entendu par Karl Marx) qui ont notamment privé les populations locales de leurs droits et de leurs moyens de subsistance. La première fût l’enclosure des terres, pâturages et forêts en Angleterre, imposée par la force et par la loi : elle contraignit des millions de paysans sans terre à mendier, ou à travailler pour des salaires de misère dans les industries naissantes du textile et de la métallurgie. La seconde accumulation primitive fût la traite négrière transatlantique. Elle accompagna la colonisation de l’Amérique considérée par Ricoveri comme une gigantesque opération d’enclosure de la terre, des ressources naturelles et des droits des peuples indigènes – au point de les exterminer.

Les « communs » ont été également enclos d’un point de vue théorique et philosophique. Au cours du 17ème et 18ème siècles, la philosophie moderne (Descartes, Bacon) considère les êtres humains comme « maîtres et possesseurs de la Nature ». Par ailleurs, la révolution scientifique – avec notamment Galilée et Newton – favorise l’essor d’une conception mécaniste de la Nature opposée à une conception organique d’une Terre-Mère nourricière. La connaissance scientifique de la nature devient d’ailleurs essentielle pour que celle-ci soit dominée et exploitée à des fins économiques.

Ricoveri reprend ici les propos de l’éco-féministe Carolyn Merchant : «  Ces nouvelles représentations culturelles en termes de possession et de maîtrise de la nature en ont permis sont pillage », Merchant considérant par ailleurs cette mort de la nature comme corollaire de la violence envers les femmes.

Enfin, John Stuart Mill, Adam Smith et Ricardo donnent naissance à des théories économiques où les concepts  d’homo economicus et de main invisible régulant les marchés viennent nier les motivations non-économiques des personnes et les relations de coopération au sein d’un groupe social.

La destruction du bien être à travers la privatisation et la marchandisation des « communs »

La privatisation des « communs » – qui met fin au contrôle social des ressources naturelles – et leur transformation en marchandises ont permis l’émergence d’une société industrielle basée sur la consommation de masse et le progrès technologique. A  travers ce troisième chapitre, Giovani Ricoveri s’attache à montrer les effets de la crise qui découle de ce mode de développement capitaliste : de nouvelles enclosures contemporaines se développent.

La société de consommation de masse consomme littéralement la planète, engloutissant ses ressources naturelles. Elle conduit à une nouvelle privatisation des éléments que sont l’air, l’eau et la terre. A l’heure contemporaine, ces nouvelles enclosures ont pour conséquences le réchauffement climatique et la privatisation du ciel (air) ; la construction de grands barrages qui détruisent les bassins hydrographiques (eau); le brevetage des semences, la perte de la biodiversité, l’insécurité alimentaire, la dégradation des terres, l’érosion côtière (terre).

L’agriculture industrielle apparaît comme l’expression la plus significative de ces nouvelles enclosures car elle détruit tout à la fois les défenses hydrologiques des sols, la biodiversité, la fertilité des sols, la sécurité et la souveraineté alimentaires.

L’enclosure des pays du Sud se traduit par de nouvelles formes de colonialisme, par exemple via la mise en œuvre de programmes d’ajustements structurels soutenus par le Fonds Monétaire International et la Banque Mondiale. Ils permettent aux pays du Nord d’imposer aux pays du Sud des programmes d’ajustements structurels aux effets sociaux et environnementaux dévastateurs, et auxquels les femmes payent le plus lourd tribut.

Tout le pouvoir aux « communs »

Dans ce dernier chapitre, Giovana Ricoveri montre que la financiarisation de l’économie est « le cancer qui dévore les « communs ». Elle rappelle que depuis une trentaine d’années, les luttes les plus importantes, du Nord comme au Sud, s’attachent à des problématiques à la fois environnementales et sociales liées à la disparition des « communs ». Elles sont menées par des collectifs et des communautés privilégiant le consensus et des formes d’organisation horizontales, renouant avec l’esprit des « communs ».

Considérant les « communs » comme la plus haute expression d’une conception démocratique des relations sociales et économiques, Giovana Ricoveri invite à les réinventer et à retrouver la logique de solidarité et de coopération qui les caractérise, en redonnant le pouvoir aux communautés, aux collectifs.

L’empowerment de ces nouvelles communautés contemporaines, co-décidant souverainement de l’utilisation des ressources naturelles au niveau local, permettrait également de revaloriser la démocratie directe, et in fine des régimes démocratiques contemporains en crise, altérés par la pensée unique de la globalisation néo-libérale.

A travers cette réinvention des « communs », Giovana Ricoveri entrevoit la possibilité de créer de nouveaux espaces où l’Etat, les politiques publiques ainsi que la politique pourraient retrouver une légitimité.