« La guerre de l’eau : privatisation, pollution et profit » par Vandana Shiva (recension)

Recension par Magali C. Calise de l’ouvrage La guerre de l’eau : privatisation, pollution et profit par Vandana Shiva, Edition Paragon, 2003.

Cette recension fait partie du dossier Homo Ecologicus publié le 21 juin 2015 par l’Association David et Jonathan : Dossier Homo Ecologicus – David & Jonathan


I – Qui est Vandana Shiva

Vandana Shiva (1952) est une philosophe et physicienne indienne. Dans les années 70, elle rejoint Chipko, mouvement de femmes indiennes en lutte pour la sauvegarde de leurs forêts. Au début des années 90, elle a initié l’un des premiers rassemblements altermondialistes. Confrontée à l’emprise des multinationales agro-alimentaires et semencières qui empêchent les paysan-ne-s de reproduire leurs propres graines, et face aux vagues de suicides des petit-e-s paysan-ne-s, Vandana Shiva a fondé en 1996 l’association Navdanya[1] qui agit comme une banque de semences et œuvre pour la souveraineté – alimentaire, pour les terres, l’eau, les semences – la biodiversité ainsi que pour l’agriculture biologique.

Vandana Shiva s’inscrit dans le courant de l’éco-féminisme politique.

II – Qu’est-ce que l’écoféminisme ?

Le terme écoféminisme a été lancé en 1974 par Françoise d’Eaubonne. L’écoféminisme désigne « les approches qui cherchent à comprendre plus spécifiquement les liens qui existent entre les causes de destruction de la nature et celles de l’oppression des femmes ; les connexions en somme, tant historiques qu’empiriques ou symboliques, entre la domination à laquelle les femmes ont été soumises et celle qui s’est exercée à l’encontre de la nature »[2].

Il existe deux grandes tendances au sein de écoféminisme : écoféminisme essentialiste et écoféminisme politique. Dans la première tendance, « c’est la ‘nature’ des femmes qui explique leur rapport à l’environnement ‘plus près de la nature’, dans la seconde « la relation entre genre et environnement est structurée par la division sexuelle du travail, du pouvoir et de l’accès aux ressources comme aux services ».

III – Présentation de l’ouvrage La guerre de l’eau

En 1995, Ismail Serageldin, président de la Banque mondiale, fit une prédiction devenue célèbre : « Si les guerres de ce siècle ont été celles du pétrole, les guerres du siècle prochain seront celles de l’eau ». Vandana Shiva, à travers son livre La guerre de l’eau nous explique les fondements, les enjeux, les logiques à l’oeuvre et les problématiques soulevés par les guerres de l’eau, non seulement en Inde mais également à travers le monde.

Transformation de l’abondance en rareté

La guerre de l’eau montre que la crise de l’eau en Inde[3] provient, non pas tant de l’accroissement de la population indienne, que de la sylviculture industrielle destinée à l’industrie du papier, de l’industrie minière et de la construction de grands barrages[4] qui détruisent les bassins hydrographiques, de l’aquaculture industrielle d’exportation et de la réforme agraire – dite Révolution Verte – qui aboutissent à des problèmes de saturation, de salinisation[5] des terres et de désertification. La Révolution Verte a également entraîné le passage de cultures alimentaires, alimentées d’eau de pluie, à des cultures intensives d’exportation alimentées par irrigation, comme le coton,  provoquant non seulement des désastres écologiques mais également la dégradation des conditions de vie des paysan-ne-s.

Derrière les conflits dits religieux ou ethniques : des luttes autour de l’eau

La guerre de l’eau explique comment, à travers le monde, des conflits apparemment religieux et ethniques sont en fait des luttes politiques pour le contrôle de l’eau. Ainsi, les principales rivières de l’Inde font l’objet d’importants conflits entre régions, comme au Punjab. Les eaux du Tigre et de l’Euphrate sont à l’origine de plusieurs grands conflits entre la Turquie, la Syrie et l’Irak.  Le conflit entre Israël et la Palestine constitue également une guerre pour l’eau, l’agriculture extensive d’Israël requérant non seulement l’eau du  Jourdain, mais aussi celle des nappes souterraines de la Cisjordanie[6]. Le Nil, le plus long fleuve du monde partagé entre une dizaine de pays africains, représente un autre lieu de conflits complexes autour de l’eau.

Culture mercantile versus cultures du partage de l’eau

Les guerres autour de l’eau sont également des guerres «paradigmatiques » c’est à dire des conflits entre des visions, des cultures et des expériences différentes de l’eau. Vandana Shiva explique comment la culture du partage et du don de l’eau qui prévaut en Inde – où l’eau est offerte et reçue en tant que don – s’oppose à la culture mercantile ainsi qu’à la propriété privée de l’eau. Elle rappelle d’ailleurs que la plupart des sociétés traditionnelles ont interdit la propriété privée de l’eau[7].

Par delà le cas de l’Inde, ces guerres paradigmatiques de l’eau se déroulent dans toutes les sociétés sur la planète : on assiste à une extension de la gestion privée de l’eau confiée à de grandes firmes multinationales de l’eau dans les pays du Sud comme dans les pays du Nord.

Rappelant les propos de Gandhi – « la planète peut pourvoir aux besoins de tous, mais pas à la cupidité de certains » – Vandana Shiva démontre que la logique du profit et l’avènement de la privatisation de l’eau, symbole d’une « économie de cow boys » c’est-à-dire une économie de l’appropriation, ne peuvent assurer la préservation des ressources vitales et présentent également des coûts humains, sociaux ainsi qu’environnementaux insupportables. Dès lors, il importe de préserver l’eau comme bien public, d’en assurer la gestion collective et le contrôle démocratique.

Le rôle spirituel de l’eau

La guerre de l’eau célèbre également le rôle spirituel de l’eau. Par delà les eaux sacrées du Gange – le fleuve indien aux 108 noms – Vandana Shiva rappelle combien, au sein de différentes civilisations comme de différentes traditions religieuses, les sources d’eau étaient considérées « comme sacrées, dignes de respect et de vénération », en raison de leur caractère essentiel à la vie.

Démocratie de l’eau et culture de la paix

Vandana Shiva montre comment les politiques déployées dans le Tiers Monde par les grandes firmes multinationales – notamment agro-alimentaires et semencières telles Monsanto, Cargill etc. – conduisent à confisquer le droit des peuples à disposer de leurs ressources naturelles, alimentant ainsi la dépossession, les déplacements de populations, l’insécurité économique et les peurs.

Ecrit en 2002, dans le contexte de l’après attentats du 11 septembre 2001, La guerre de l’eau offre un troublant écho à notre actualité : il rappelle que la guerre contre le terrorisme « ne pourra contenir le terrorisme, car elle ne s’attache pas à ses racines, à savoir l’insécurité économique, la subordination culturelle et la dépossession écologique ».

In fine, Vandana Shiva plaide pour que l’eau – tout comme l’ensemble des ressources naturelles – soit considérée comme un bien public contrôlé démocratiquement par les citoyen-ne-s. Elle appelle ainsi à la construction d’une « écologie de la paix » car « la clé de la paix est le soutien de la démocratie économique et écologique, et le respect de la diversité ».

IV – Poursuivre ses lectures ?

Vandana Shiva, 1996. Ethique et agro-industrie. Main basse sur la vie, Editions L’Harmattan, collection Femmes et Changements.

Mies Maria & Vandana Shiva, 1999. Ecoféminisme, Editions L’Harmattan, collection Femmes et Changements.

Vandana Shiva, 2001. Le terrorisme Alimentaire. Comment les multinationales affament le tiers-monde, Editions Fayard.

Vandana Shiva, 2003. La biopiraterie ou le pillage de la nature et de la connaissance, Editions Alias Eds.

[1]     http://www.navdanya.org/

[2]     Paquerot Sylvie, 2011. « S’abreuver d’eau, de politique et de féminisme » p. 24-25, in Lia Marcondes (coord.), Eau et Féminisme : petite histoire croisée de la domination des femmes et de la nature, Edition La Dispute.

[3]     En 1951, l’Inde disposait d’une réserve moyenne de 3 450 m3 d’eau / habitant ; à la fin des années 90, cette réserve est descendue à 1250 m3 / habitant ; on estime qu’en 2050 elle se réduira à 760 m3 / habitant.

[4]     Les grands barrages indiens ont également provoqué le déplacement de 16 à 38 millions de personnes.

[5]     Plus d’un tiers des terres irriguées du monde sont polluées par le sel.

[6]     Seuls 3 % du bassin du Jourdain se trouve en territoire israëlien.

[7]     Par exemple, les Institutes du Code Justinien (Vème siècle après JC) affirment que l’eau et les autres ressources naturelles sont des biens publics.

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